Hiroshima

Aragon « L’île au centre de la ville où tout est tranquille, éternellement »

Hiroshima veut dire « grande île » elle est composée de cinq îles secondaires se reliant avec des ponts, l’urbanisation et l’aménagement territorial font que l’origine soit difficilement reconnaissable. A l’auberge comme d’habitude impeccable, petit plus, le tenancier s’est empressé de me donner la carte de la ville en français, au centre de la ville, là où se trouve la guest house se trouve aussi : « le quartier des plaisirs ». Un japonais sait ce que veut les hommes, un japonais sait même plus que les femmes de nos pays puritaines le besoin des hommes. C’est que l’ordre morale de nos contrées tue un peu plus chaque instant qui passe le peu qu’il nous reste du paradis terrestre.

Le supermarché japonais est un admirable lieu touristique, il y a toute sorte d’étranges nourritures, élégamment présentées, intriguemment emballées, fond sonore de jeu vidéo, ses rayons sont une exploration, vingt mille lieux sous les mers que j’aurais appelé, mais ils ont appelé ce monde étrange Don Quijotte.

A-Bomb Dome, l’histoire a fait de ce triste hall commercial un objet d’art contemporain. Un dôme de fer sculpté par le feu et le souffle d’une bombe.

Musée mémorial de la paix, beaucoup de vêtements partiellement carbonisés, en lambeaux, tachés de sang séché, décolorée par le temps, l’été du 6 août 1945 à 8:15 du matin, simples objets anonymes devenus des reliques.

Aucune victime, pas un cheveu d’eux, que des objets leur appartenant, l’exposition de leurs objets est comme la part d’eux-même, ces matériaux vivent à travers ceux qui l’ont porté. L’exposition des vêtements a un effet très parlant, comme si le vêtement qui a survécu à la mort du corps prolongeait la vie de son propriétaire en résistant à la mort et au temps. Les vêtements et objets appartenant aux défunts acquièrent l’identité postmortem du propriétaire, ainsi les objets en exposition portent des noms, des adresses, l’appartenance à une famille, une petite biographie. C’est mieux qu’un tombeau ou une sépulture car le corps n’est pas visible, avec le vêtement le corps est ressuscité par sa forme. Cette distanciation symbolique avec la mort rend possible l’exposition de la mort.

L’insensibilité vient de la vue générale, le général n’a aucun effet car trop loin, à part mimer un comportement, vous n’aurez rien d’une intention, d’une émotion sincère. Pour sensibiliser il faut aller montrer le particulier, c’est dans le particulier, le nom, le prénom, l’âge, le nom de l’école qu’il fréquente, sa classe, le nom de ses amis, ses parents… c’est ainsi que les gens se reconnaissent, s’identifient, et alors de là l’empathie, la compassion.

La volonté de pudeur devrait atténuer l’émotion. Le musée dégage et touche le visiteur de sa radioactivité toujours prégnante plus d’un demi-siècle après. Je ne retiens qu’avec difficulté les yeux humides, chaque mot, chaque image m’affecte un peu plus, la salle silencieuse, doucement des enfants parlent entre eux, les descendants palpables. Des jeunes, des vieux, hommes, femmes, japonais, étrangers, vivent le drame dans le silence de la mer.

Grand tableau huile sur toile, la totalité du tableau est remplie d’un déluge de feu aux pays des cerisiers en fleurs. Le dieu de la colère souffle sur les braises. Black Rain Black Rain, en direction du ciel les gens mendient la bouche grande ouverte, l’eau ; la vie.

Après l’explosion, black rain, pluie noir, la soif, champignon de fumée, mushroom, little boy, grande île, cinq îles, presqu’île, tempête de feu, hypocentre 4 000ºC, avion B-23 baptisé Enola Gay (commandant de bord Paul Tibbets), largué à 8h16min 2 s, explosion après 43s de chute libre à 580 mètres d’altitude au dessus de l’hôpital Shima.

De ceux qui sont près de l’épicentre, il ne reste que leur ombre sur la pierre.

Tout obstacle a permis de se protéger contre le rayonnement de la bombe, tout particulièrement ceux qui portaient des vêtements à tissus clairs, les scientifiques ont montré que cette couleur réfléchie le rayonnement, a permis de protéger plus la peau que les vêtements de couleur foncés.

Humain Trop Humain. La paix est partout, c’est la ville de la paix, les musées, les rues, les maisons, gares, trains, hôtels, enseignes, cafés, restaurants, bars, c’est devenu l’empire de la paix.

Il faut reconnaître aux japonais la capacité extraordinaire de résilience, de se relever à chaque fois des catastrophes inouïes, tremblements de terre et tsunamis innombrable, éruptions volcaniques, deux bombes atomiques, catastrophes nucléaires Fukushima, ils se relèvent toujours, comme dans un film, tous ces gens sont héroïques, ils ont des ressources infinies, une persévérance inébranlable. Jamais ne meurt leur espérance. Parfois même quand ils se trompent, ils se trompent jusqu’au bout.

Les atomes n’ont pas réussi leur travail de séparation, au lieu de les atomiser les ont rendu plus fort et plus uni. La preuve est dans leur nombre.

Une seule obsession : la paix

Faire la guerre aux japonais est différent d’une guerre normale, les officiers américains sont les premiers à remarquer que chez eux le morale des soldats n’existe pas, alors que le management militaire est dans la gestion de la morale des troupes, eux ne connaissent pas la peur, ce sont des machines qui passent toujours à l’attaque, ils préfèrent se suicider que prendre la retraite. Comme si la société civile se confondait avec le militaire. Ce sont des spartiates qui préfèrent mourir dans le combat.

L’horaire figé à 8h15 sur la montre du musée diffère de ceux qui ont largué la bombe à 8h16min 2 s. Cette différence est dû à la localisation lointaine du possesseur de la montre, où le souffle parvient jusqu’à lui, la montre affiche 1min plus tôt, le souffle l’a sans doute détérioré, mais aussi son réglage n’est sans doute pas synchronisé avec celui des américains.

Le fait que « Le tombeau des lucioles » soit en dessin animé atténue la part de l’émotion, un rééquilibrage de la gravité, le changement apporté ici est la forme. Ce graphisme animé peut être comparé au fait de mettre en noir et blanc le film comme « La haine ». L’action sur la forme à pour effet d’atténuer le fond, ici la gravité du scénario sur le sujet traité.

A chaque site, forteresse, château de Shogun, palais impérial, il y a toujours des coureurs qui tournent autour, toujours au moins un, même tard le soir à pas d’heure, je les vois à bout de force, essoufflée, trempée de sueur, au bord de la fatigue, mais ils sont toujours portés par je ne sais pas quoi qui leur anime. (On dirait des gardes qui font la ronde à l’époque d’Edo). Un vieux qui n’a plus les capacités de courir, marche. Avec toujours l’uniforme adéquat, comme un prêtre qui dirige un serment dominicain, à croire qu’ils font parties d’une secte, des religieux de la course à pied.

La politesse est extraordinaire, par exemple chez Mos Burger, à la fin du repas, j’allais ramener le plateau pour le mettre à la poubelle, une vieille femme le dos courbé surgit, se précipite vers moi. Peut-être que tout avait déjà été prémédité, qu’elle avait préparé son passage en m’espionnant de loin par des jumelles pour palier à la défaillance de sa vue. Son apparition soudaine comme un professionnel de l’ombre, me fait mille remerciements, me prends avec délicatesse le plateau des mains pour le faire à ma place, au retour elle recommence à me remercier d’une sincérité réellement touchante.

Les temples shintoïstes. A la différence de la France, les pratiquants sont jeunes, des visiteurs de toutes les catégories sociales, en France cette population est vieillissante, ici il y a autant de vieux que de jeunes, d’hommes et de femmes. C’est une pratique simple, non contraignante, libre de fréquentation, des temples en quantité innombrable. La concurrence fait qu’on espère beaucoup.

Quand vous êtes au sommet d’une montagne, les buildings géants redeviennent des nains, en bas tout est à l’échelle miniature, vous vous sentez comme drogué par la hauteur. Tout est vrai, rien d’artificiel, gagner une guerre c’est aller plus haut conseillait Tsun Zu. Quand on atteint un cime, la satisfaction se trouve dans la réminiscence d’une victoire.

Le fait qu’il n’y ait pas de sentiments de haine des américains suite à la bombe est dût en grande partie par l’aide autant civile que militaires du gouvernement américain pour soigner les blessés et la reconstruction de la ville tout de suite après la capitulation. Ainsi le message est clair, les américains ne veulent pas la destruction du Japon mais la fin de la guerre, le retour de la paix. D’où les morts causés par ceux qui ont largué les bombes n’est pas la faute des américains, ni le peuple japonais mais l’unique responsable est la guerre. Le peuple japonais n’est pas responsable car dupé par des passions destructrices. Cette réthorique dédouane l’homme en renvoyant la faute sur les choses a rendu possible la réconciliation.

Le prince Yasuhiko Asaka, l’un des oncles de l’Empereur, lui demanda alors : « La guerre continuera-t-elle si l’institution impériale et la politique nationale (kokutai) ne peuvent être préservées ? » Ce à quoi Hirohito répondit laconiquement : « Bien sûr »

La raison pour laquelle les japonais donnent toute leur loyauté à l’empereur même dans cette échec certaine avec des centaines de milliers de mort réside dans le fait qu’il a fait prospérer le Japon jusqu’à acquérir une position dans le monde. Cette loyauté aveugle peut être une reconnaissance sans borne. La famille de l’empereur par son grand-père l’empereur Meiji a fait tant de bien au Japon que l’obligation de reconnaissance est éternelle. A la manière de Carlos Ghosn Nissan qu’il a délivré de la mort est devenue son objet. Ce sont l’excès des bienfaits et de popularité du bienfaiteur qui ont mené à la ruine de l’ensemble. Machiavel disait qu’une république est toujours ingrate parce qu’elle formalise et limite sa reconnaissance pour justement éviter ce genre de dérive.

Dans l’éditorial de Combat du 8 août 1945, Albert Camus présente en ces termes son analyse de la situation : « […] grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique […] on nous apprend […] au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. »

Winston Churchill « Par la grâce de Dieu, nous avons battu les nazis dans la course à la bombe ! », il voulait dire que si le temps était favorable aux nazis, Hitler n’aurait pas hésité une seule seconde. Ce qui est valable hier est valable aujourd’hui.

Dans la retraite de Paris en août 44, Hitler avait donné l’ordre à son général de détruire tout Paris en disséminant un peu partout des bombes, mais grâce à la diplomatie le général allemand n’avait pas exécuté l’ordre.

Dans une alliance contre un ennemi vaincu, celui qui domine dans cette alliance a souvent cherché à profiter de la crédulité de ses alliés ou de leur faiblesse pour donner un coup d’accélérateur à ses intérêt, les Etats-unis ont dominé ses alliés à la fin de la guerre, ainsi que la Russie. C’est déjà démontré dans l’antiquité par Thucydide, l’alliance grecque contre les Perses, les grecs sont sortis victorieux, Athène et Sparte se sont imposés à ses alliés comme de nos jours. La guerre froide que les américains et Soviétiques tirent les ficelles de l’Europe c’est Athéne et Sparte dans la guerre de Péloponnése avec chacun ses alliances des autres peuples grecs. Thémistocle eut proposé l’idée de saboter ou brûler les navires des alliés quand tous les grecs fêtaient leur victoire à Athénes pour obtenir une position hégémonique mais les sages d’Athénes avaient refusés cette idée machiavélique.

Dans une guerre totale les civils participent à l’effort de guerre, Le civil est à moitié soldat, d’où les bombes sur les civils, pas de remord, car la pitié même est utilisée par les cyniques stratèges pour émouvoir l’adversaire dans une position de faiblesse. L’utilisation des civils, leurs détournements comme otages de bombes c’est d’éprouver leur humanité. Le dilemme est simple, faut-il tuer les civils en continuant les bombardements pour gagner la guerre mais perdre son humanité, se placer du côté du mal, ou arrêter les bombardements, mais perdre la guerre, garder son humanité en se plaçant du côté du bien. Dans une guerre le bien et le mal acquièrent un sens relatif, le gagnant empoche tout.

Beaucoup de groupes scolaires au mémorial.

A la différence de Berlin, les monuments, musées et autres mémoriaux sont dirigés en faveur des victimes qu’ils ont massacrés, et pourtant les civils berlinois sont tombés en masse, les morts allemands ne manquaient pas.

Le devoir de mémoire n’est accompli qu’à moitié car il ne dit rien sur les raisons de la bombe ni les massacres de l’autre côté, cette culpabilité unilatérale attise et accroît le nationalisme. Le récit de l’histoire est inachevé, incomplète, tronqué et trompeur. Pour les visiteurs qui ne font pas ces réflexions, pénétrés par l’empathie et emportés par la compassion Hiroshima est seulement victime d’un crime contre l’humanité.

À côté des musées et monuments, des messages à répétition sur les morts, contestation des chiffres des victimes entre américains et japonais car les effets à long terme qui conduisent à la mort sont difficiles à comptabiliser, tel les morts par radiation qui ne surviennent que des années après.

Vouloir la paix dans un combat uniquement focalisé sur la bombe atomique est louable mais la bombe atomique et tout autre arme de destruction massive ne sont que des armes parmi une infinité d’autres pour faire la guerre. Il est aussi possible de faire la guerre sans arme.

En prenant du recul, il n’échappe pas à ceux qui savent nuancer un air de victimisation dans celui qui fut le bourreau ou que Hiroshima est victime de la tyrannie de l’empereur. Si Hirohito avait la Bombe atomique avant les Etats-unis croyez-vous qu’il aurait hésité à l’utiliser contre les Etats-unis et ses alliés ?

Après l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, la banque Sanwa a ouvert ses portes trois jours après. La banque Sanwa est le lieu le plus sûr où vous pouvez déposer votre argent en toute confiance.

Beaucoup de nourriture en petite taille, Barre chocolat Snikers : taille demie bouchée, cannette d’une demie gorgée, Cup Noodle de deux bouchées. Miniaturisation.

On ne fait pas la guerre aux japonais comme on fait la guerre aux restes du monde, le moral des troupes qui donne la victoire ou la défaite ne faiblit jamais, au contraire plus ils sont acculés plus leur moral accroît, c’est à rien comprendre pour un stratège occidental, il faut pour faire la guerre aux japonais qu’il efface tout ce qu’il a appris et pratiqué durant ses campagnes, durant ses victoires, ses malices, remettre tout à plats et apprendre du nouveau dans l’art de la guerre.

C’est un peuple doué pour la guerre, chacun qu’il soit pris un à un ou mis dans un groupe est aussi discipliné, organisé que la dixième légion de César, il en faut peu à un officier pour faire exécuter un ordre, alors même qu’il y a beaucoup de hiérarchies, la rapidité qui a donné tant de victoires à César ne leur fait jamais défaut.

Si ses maîtres ne leur ont pas contraint à la guerre, ils seraient aussi doué pour la guerre que pour la paix. Voyez l’éducation de leur enfance, c’est une application de l’idéal de Platon dans la création des gardiens de la cité. La douceur, les exercices, l’apprentissage, la censure de la violence. Tout y est pour tendre à Péricles.

Sachant que Shinzo Abé a fait scandale en Asie en allant au cimetière des dignitaires japonais de la seconde guerre. Par comparaison je n’imagine pas le tollé et la consternation mondiale si Angela Merkel ou tout autre dirigeant politique allemand allait sur la sépulture d’un dignitaire nazi, elle aurait soulevé la réprobation de l’univers pour dire : NON !