Lettre épistolaire à un étudiant en philosophie au Japon
Consommer de la nicotine et de l’alcool pour un écrivain est une forme de dopage dans la littérature, ils ne jouent pas à jeu égal entre ceux qui ne consomment pas. Les muses de Houellebecq carburent aux dionysiaques, enlevez-lui cette nourriture et c’est une mort certaine. La fumée lui apporte la chair spirituelle et l’alcool comme il écrivait dans Plateforme lui permet d’atteindre l’acmé de la lucidité avant de retomber dans un état général d’imbécilité…un homme parmi tant d’autres.
J’ai pris le temps de te répondre parce que quand tu m’avais écris je n’avais pas encore lu le livre, je suis allé à la bibliothèque la plus proche pour l’emprunter, la bibliothécaire m’a répondu que le livre est déjà emprunté et sera de retour dans deux semaines, comme je ne suis pas pressé j’ai fais la réservation à son retour. Je crois qu’il est sorti en France en décembre 2018, comme tous ses livres c’est un best-seller, j’achète rarement de livre, j’emprunte à la bibliothèque ou télécharge sur IPad, pourquoi ? Parce que c’est moins cher, pas de place chez moi, j’ai toujours la tentation d’acheter un livre quand j’entre dans une librairie mais ce que j’achète je ne lis pas toujours, et quand je veux prendre des notes sur un livre pour retenir une sentence ou une phrase de réflexion c’est mieux de le marquer sur un cahier à part.
Actuellement Houellebecq est tout sauf un dépressif, « Sérotonine » est un livre qui raconte ses souvenirs quand il était encore dépressif c’est-à-dire plus d’une dizaine d’années. Le seul point qui puisse le rendre de mauvaise humeur c’est l’état de la France actuelle qu’il a déjà traité dans Soumission, aussi parce que c’est un homme qui aime l’ancien temps, l’âge d’or de la France du 19e siècle. Actuellement il n’a pas le temps de déprimer, il connaît la gloire littéraire reconnue par ses pairs, par des prix, traduit dans le monde, étudié dans les universités, sollicité à l’étranger pour faire des conférences, des interventions dans des événements littéraires, quelqu’un qui est aussi admiré et adulé n’est ni en état ni le temps même pour une petite névrose. Il n’est pas insensible à la vanité qui l’entoure, Nietzsch disait que même les plus sages ne peuvent s’en priver, lui-même voulait que ses écrits soient publiés, lues et si possible reconnues mais malheureusement ses œuvres ont été conspués de son vivant, Nietzsch n’a donc pas connu la gloire que Houellebecq connaît maintenant.
Il a fait tout ce qu’il a rêvé de faire, il a fait un duo avec son musicien préféré : le guitariste Louis Bertignac du très célèbre groupe de rock français « Téléphone » des années 80. Son deuxième film « Thalasso » va sortir bientôt dont il partage le rôle principal avec le célèbre acteur français Gérard Depardieu réalisé par Guillaume Nicloux (le même qui a réalisé « L’enlèvement de Michel Houellebecq »). Tout indique qu’il souhaite jouir encore le plus longtemps possible de la cigarette, de l’alcool, du sexe, de la littérature, du cinéma, de ses succès, en somme de sa vie.
Il vit toujours dans le treizième arrondissement de Paris dans le quartier chinois (le quartier chinois de Paris apparaît souvent dans ses romans qu’il aime le calme et la tranquillité, dans Soumission il aime pour sa neutralité politique), dans un appartement modeste qu’il partage avec sa femme. Oui il est heureux puisqu’il vient de se marier le 21 septembre 2018 à la mairie du treizième arrondissement avec Qianyum Lysis Li, jeune femme d’origine chinoise (plus précisément de Shanghaï) qui affiche une vingtaine d’années de moins que lui, à la cérémonie il est aussi bien habillé que Macron, sa légion d’honneur accrochée au col de sa veste, chapeau melon qui lui donne un style et une élégance très à l’anglaise et son sourire n’est vraisemblablement pas factice. Sa femme robe shangaïenne rose, large sourire, cheveux carrés, les nouveaux mariés coude à coude. Une chose est claire on ne se mari pas quand on est en dépression. Fini la masturbation, les prostitués, la vie de débauche…enfin du moins officiellement.
La presse a peu parlé de son mariage car il est resté discret, dans une interview il précise ce qu’est pour lui une femme idéale : «Une fille gentille, un peu maison. Un peu sexe aussi.» Je doute qu’il a épousé cette jeune fille uniquement pour son intelligence mais que la part du sexe est aussi déterminante.
Lucide dans sa contradiction il croit en l’amour mais pense qu’il est impossible « N’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas ». C’est son troisième mariage, il sait que l’amour n’existe pas mais rien ne l’empêche de chercher et dans sa recherche il le trouve et le perd : ses mariages et ses divorces. Je crois que l’amour existe chez Houellebecq mais cet amour n’est pas solide, une fois obtenu il ne peut pas le conserver à vie, il est sûre de le perdre mais ignore quand. Il vit son bonheur dans l’angoisse, c’est une anxiété qui est l’anticipation d’une dépression future.
J’ai déjà écris tout ça alors que je n’ai pas parlé un mot de Sérotonine, je vais garder pour un prochain mail mes impressions sur ce livre. Ce que je peux dire est qu’il était bien accueilli par la critique…comme d’habitude, la promotion dans les médias a été un peu polluée par le mouvement des gilets jaunes. La promotion de Soumission a également été perturbée par l’attentat contre Charlie, une malédiction. Mais chose rare dans la promotion d’un livre, au lieu que les promotions fussent détériorées par le contexte, c’est pour lui un retournement de situation, les critiques ont fait des corrélations entre son livre et l’actualité, que ce soit pour Soumission, Sérotonine ou Plateforme, de promoteur il devient prophète.
Et c’était peut-être provocateur de sortir un livre sur la dépression juste un peu plus de deux mois après son mariage.
J’ai analysé des extraits, des scènes qui me sont venues naturellement tout en lisant. Il y a quelques digressions mais c’est en rapport avec la vie de Houellebecq. En français le livre fait 347 pages mais c’est en gros caractère, j’ai dû prendre environ une semaine pour lire et écrire le commentaire. Sachant que tu aimes et admires Houellebecq, j’espère t’avoir fait découvrir un peu plus « Sérotonine » et Houellebecq.
Le roman peut se décomposer en 3 parties, relation avec Yuzu à Paris, puis déplacement en Normandie pour revoir son unique et meilleur ami Aymeric, enfin location « isolé au milieu des bois » d’une gîte où l’intérieur est triangulaire à Saint-Aubert-Sur-Orne pour revoir Camille. A l’intérieur de ces 3 parties il y a beaucoup d’aller-retour entre le présent et le passé qui sont très perturbant pour le lecteur car le lecteur aime et est habitué à un déroulement linéaire.
Yuzu sa compagne, artiste, travaillant à la maison de la culture du Japon, au lieu des événements culturels banal, il proposait pour sortir du conformisme de créer un ou deux festivals sur les nouvelles tendances du porno japonais. C’est une bonne initiative d’ailleurs le porno japonais est très « pop art », très Jeff Koons, séduit massivement le public international masculin.
Je crois qu’à travers le personnage de Yuzu, il y a une représentation du Japon pas très élogieux, les dizaines de crèmes qu’elle met sur son visage sont autant de masques pour apparaître à la société. Yuzu a beaucoup de similitudes avec la vraie femme de Houellebecq.
Il a renoué avec le langage vulgaire de « Les particules élémentaires », un retour au source donc, « Soumission » en contenait beaucoup moins, ses romans précédents «La possibilité d’une île » et « La carte et le territoire » n’avaient presque pas le langage vulgaire, c’étaient académiques parce qu’il avait l’ambition des prix littéraires.
Après avoir lu, je commence à le trouver répétitif sur les cent première pages, la même dépression, sexe, désillusion, désespoir, échec amoureux…j’ai l’impression de lire des paraphrases, des variations, de ses romans précédents. Mais c’est sa marque de fabrique, c’est ce qui fait qu’un auteur soit reconnaissable, en changeant son style ce ne serait plus Houellebecq, j’ai un peu de lassitude à le lire, c’est un auteur que je trouve bien mais sans plus, je pense qu’en France ou ailleurs l’admiration pour lui est trop excessive, son comportement et son apparence joue certainement un rôle dans la focalisation de Houellebecq.
J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de parenthèses comme pour apporter une explication sur un contexte, ajouter un détail, mais ces parenthèses peuvent être lues sans parenthèses, ceux-ci pourraient être interprétés comme la voix d’un psyché, il y a un effet d’un autre Florent-Claude qui parle entre parenthèses, c’est un roman psychologique, on sait que Houellebecq aime beaucoup Dostoïevski, il y a peut-être une imitation consciente ou inconsciente de Dostoïevski car il y a beaucoup de parenthèses dans « Crime et châtiment » et « Les frères Karamazov ». D’ailleurs dans ses années de lycée Houellebecq avait créé une association d’écriture qui porte le nom « Les frères Karamazov ».
Sinon Houellebecq dans sa jeunesse a réellement fait des études d’ingénieur agronome pareil à Florent-Claude mais il faut faire attention à certaine comparaison car Houellebecq prends parfois un malin plaisir à tendre des pièges pour tromper le lecteur qui cherche à faire trop de similitude, ainsi dans la vrai vie, il est peu probable qu’il conduit une Mercedes, qu’il a couché avec une femme noir (Tam), qu’il sait utiliser une arme à feu.
Je n’arrive pas à me concentrer sur la lecture, j’ai du mal à retenir le paragraphe précédent quand je débute un nouveau paragraphe, même avec beaucoup de cafés j’y arrive avec difficulté, mon cerveau est comme Florent-Claude quand il rencontre Camille à la gare Saint-Lazare : « Des informations inutiles sur les horaires de train Paris-Saint-Lazare défilent par intermittence dans mon cerveau dysfonctionnel ».
Chez lui le récit, le scénario est secondaire, il sert à rendre ses descriptions et réflexions cohérentes avec l’histoire principale de Florent-Claude, c’est un fragment de sa vie qu’il déroule, cette vie est un prétexte à des réflexions. Il y a une philosophie empirique, pragmatique et analytique, pour faire simple (comme dit Florent-Claude : il faut toujours simplifier pour comprendre) ; c’est comme prendre « humain trop humain » de Nietzsch ou « les pensées » de Pascal ou « les essais » de Montaigne et faire en sorte de scénariser plusieurs fragments de réflexions en une histoire cohérente, et tu obtiens un roman de Houellebecq, ajouté de la vulgarités et des descriptions tu obtiens « Sérotonine ». L’acceptation du langage vulgaire dans la littérature française est popularisée par des pamphlétaires au 19e siècle dont Léo Taxil très scatologique, sexuel, anticlérical, anarchique, anticapitaliste. Et au 20e siècle c’est Céline qui a dépucelé encore plus la pudeur du monde littéraire, l’élitisme de la littérature est contraint au mariage avec le langage du bas peuple. De ce point de vu Houellebecq n’est pas un novateur.
Il y a chez Houellebecq une volonté de s’opposer à l’aseptisation générale de la société, au nouveau ordre moral, il y a une volonté délibérée de montrer son machisme, son sexisme, son tabagisme, ses dépravations dans l’excès romanesque, il y a une instrumentalisation de la fictivité du roman pour contrecarrer les volontés conformistes, c’est-à-dire la domination de la pensée unique.
En France tout le monde sait que Houellebecq est tout sauf un auteur fictif, l’attribut « roman » à ses livres est pour lui le moyen de se protéger contre les attaques judiciaires des associations gays, homosexuelles, féministes, musulmans, écologistes, antitabacs, anti-alcoolistes, antiracistes. Je pense qu’il y a une autre raison de sa rareté dans les médias, c’est qu’il peut très vite déraper dans sa liberté d’expression car un écrivain est le contraire d’un homme politique qui lui peut renier lui-même et ses convictions pour séduire. Cette rareté suscite de l’intérêt auprès du grand public, c’est la raison pour laquelle ses apparitions font beaucoup d’audiences, il dégage un respect chez la plupart des hommes et femmes du monde médiatique et politique.
Le 25 avril 2019 Houellebecq participait à un débat politique sur l’avenir de l’Europe organisé par la droite ( il faut savoir que Houellebecq dans Sérotonine tient des positions anti Union Européenne et protectionniste sur l’agriculture française, c’est un anticapitaliste, anti mondialiste économiquement, sa droite n’est pas économique mais culturelle, traditionnelle, sociale, identitaire), c’était peut-être le seul moment où il a fait la promotion de Sérotonine, chez lui le marketing est paradoxal : moins il fait de promotion plus les médias en parlent et les ventes explosent, c’est un spécimen d’étude marketing.
Donc à cette soirée il y avait également la présence de Eric Zemmour, il est écrivain essayiste, journaliste, chroniqueur, éditorialiste, intelligent et cultivé très populaire sur le territoire national français depuis plus d’une quinzaine d’années, personnalité très polémique et scandaleuse par ses idées de droite et d’extrême droite, il s’interdit de faire de la politique tout en fréquentant des personnalités de droite et d’extrême droite. Je pense que s’il entrait dans la scène politique en se faisant élire sur une étiquette de droite il perdrait tout son influence idéologique actuelle. Par exemple Il y a quelques années il a provoqué une polémique médiatique et politique en accusant les musulmans de ne pas vouloir s’intégrer à la société française car la majorité des musulmans ne choisissent pas un prénom français.
Il est très populaire chez les sympathisants de droite aussi bien dans la couche intellectuelle que ouvrière. Ses essais pour la défense de l’identité française perdue sont tous des best sellers. Pour faire simple Houellebecq et Zemmour ont à peu près les mêmes idées sauf que Houellebecq fait passer ses idées dans des romans et Zemmour les font passer dans des essais, des articles de journaux, des débats à la télé. Ils ont eut plusieurs attaques de la part des associations, Houellebecq n’a jamais été condamné par la justice alors que Zemmour a été condamné, la raison est que Zemmour est plus exposée aux médias : télévision, radio, presse écrite car il est présent dans les trois supports et le fait que ses livres sont dans la catégorie des essais font qu’ils soient plus attaquable qu’un roman car dans le roman les juges tolèrent plus la fictivité d’une liberté artistique, les juges en ne condamnant pas Houellebecq ne protègent pas Houellebecq mais le roman. Les juges en condamnant Zemmour condamne « l’essai » dont le but est d’être en accord avec la réalité. Zemmour est devenu un infréquentable, les principaux médias le caricature en Nazi dans leurs dessins de presse, il est condamné par presque l’ensemble de la classe politique mais qu’importe parce qu’il a des centaines de milliers de lecteurs et d’auditeurs qui le suivent et le défendent. C’est quelqu’un qui, par ses idées a fracturé la France en deux camps, c’est le Steve Bannon français. Zemmour plaide pour la liberté d’expression mais les juges ne sont pas dupes car la liberté d’expression ne peut pas dépasser les limites de la loi, entre ce qu’il dit dans les médias et ses écrits il y a indubitablement une concordance, une unité idéologique qui parfois outrepasse la loi.
Dans cette évènement Houellebecq et Zemmour ont produit une éclipse totale sur la notoriété et donc la présence du ministre de l’économie Bruno Le Maire et ne parlons même pas des autres débatteurs.
Tout ça pour dire que la présence de Houellebecq dans un événement suffit pour avoir des énormes retombées dans les médias et donc son succès.
Beaucoup de descriptions sur les bars, cocktails, la cuisine gastronomique française, cette nourriture est aussi nombreuse que le nombre de femmes dans le récit, un petit parcours gastronomique du nord de la France rurale, du terroir, certains paragraphes pourraient très bien faire la promotion de la France culinaire, les descriptions sont détaillées, riches, avec des jugements favorables, et parce que Houellebecq est traduit et lu dans le monde entier.
Il y a beaucoup de femmes, les deux espagnols, Camille (stagiaire vétérinaire), Claire (actrice), Yuzu (artiste amateur, responsable d’événement culturel, c’est plus un personnage sorti d’un porno japonais), Kate (norvégienne avocate), Audrey de l’hôtel Mercure à Paris…on peut dire que c’est un Don Juan insatisfait.
En France la littérature est un monde où il y a beaucoup de femmes, Houellebecq est présent et respecté dans ce monde depuis une vingtaine d’années, par son attirance sexuel, son peu de fidélité, son libertinage, il a dû avoir pas mal d’aventures sur sa route littéraire.
Il n’est pas plaignable avec tous les femmes qu’il y a connu et « honoré », s’il n’avait pas connu de femme ou n’a connu qu’une seule femme, là ce serait plus légitime de le plaindre. En général les hommes dépriment à cause de leur misère sexuelle mais lui c’est dans l’excès. Florent-Claude arrive toujours à jouir dans la souffrance, il est hanté par l’obsession du sexe, c’est bien le genre de personne qui pourrait mourir avec un pénis en érection, la fictivité du roman pourrait rendre cette mort parfaitement crédible.
Ses romans sont des briques du mur des lamentations.
Sa rencontre avec Camille est l’occasion de dénoncer les conditions horribles de l’élevage industriel de poule et des animaux d’élevage en général dont il précisera un peu plus loins les porcs et les vaches.
Florent-Claude conduit une 4×4, travail pour Mosanto, fume, ne trie pas ses déchets, dit fièrement ne pas aimé les écologistes, mais parle de la ruralité et des traditions comme un film de Hayao Miyazaki, il est ambivalent, c’est quelqu’un qui aime la nature sans militantisme, il ne va pas faire de politique mais a de l’amitié sur certains sujets écologiques, c’est quelqu’un de lambda qui s’en moque des contradictions car les contradictions font parties de la vie des personnes moyennes dans la société. Il y a aussi une volonté de l’auteur qui veut jouer, narguer, provoquer ses lecteurs par les contradictions de son personnage principal, il faut lire Houellebecq avec du recul, parfois au second degré, distinguer la fiction du réel car le format du roman procure une liberté presque infinie.
Avant de revoir Camille il part faire des provisions dans un hypermarché Leclerc qu’il qualifie de « très grande distribution », c’est tellement gigantesque que les produits viennent « de tous les continents » et avec ironie et sarcasme il le décrit avec des extraits du poème « L’invitation au voyage » de Baudelaire…un poème du recueil « Spleen et idéal ». Le poème dans ce contexte signifie que le beau est factice, ridicule et risible (Je me suis rappelé que le poème est dans le livre que tu m’as offert, je l’ai scanner en pièce jointe le poème en entier avec la traduction japonaise). La beauté et l’émerveillement de cette très grande distribution se fait sur le dos et la mort des paysans et agriculteurs locaux dont le suicide héroïque de Aymeric.
Le narrateur dit qu’il lit « Les âmes mortes » de Gogol, c’est le même monde rural, c’est un homme qui achète des serfs morts pour faire illégalement de l’argent car au temps féodal Russe la valeur de la terre d’un seigneur dépend du nombre de serfs qui y vivent, l’escroc le protagoniste principal achète des serfs morts d’un domaine pour les vendre par une entourloupe administrative vivant à un seigneur d’un autre domaine. C’est faire du commerce avec la mort. Le capitalisme européen et mondial par sa compétition impitoyable engendre la mort de la ruralité, de la tradition, des gens simples, des hommes bons, de la modestie, symbolisée par Aymeric. C’est un suicide qui est en réalité pas un suicide, c’est tout l’environnement aussi bien sa vie privée que sa vie professionnelle qui l’ont contraint à mourir, c’est en vérité un homicide orchestré par la société.
La scène où il planifie pour tuer le fils de Camille pour finalement renoncer est prévisible car en mettant en pratique ses exercices de tirs sur des oiseaux, il finissait déjà par abandonner car ses mains tremblaient trop. Cette idée de tuer le fils pour prendre la mère me fait penser à l’interprétation freudienne d’Oedipe, une sorte de complexe d’Oedipe à l’envers, comme si le père d’Oedipe tuait Oedipe pour conserver la mère ; la nouvelle interprétation est que le fils meurt par la volonté du père qui ne veut pas se perpétuer par la régénération d’une nouvelle lignée, c’est la société moderne qui ne veut pas d’enfant.
En regardant le film « De l’autre côté » de Fatih Akin, une mère prend le relais de l’œuvre de sa fille après une mort accidentelle. J’ai compris encore mieux pourquoi dans notre société actuelle l’interprétation d’Oedipe de Freud est inversé parce que le père en tuant le fils se donne la possibilité de prolonger sa vie, le père perd son temps dans la transmission de ses qualités à son fils car le fils ne représente pas sa perpétuation mais sa mort, en tuant le fils il repousse la mort, c’est une recherche mythique de l’immortalité, il se donne les moyens pour réaliser une histoire mémorable à sa vie, d’approcher l’histoire qui ne se limite plus à la politique mais aux arts, aux divertissements, à sa profession, chacun veut et peut entrer dans une histoire qui mérite d’être mémorable par les autres. Le fils n’est plus considéré comme la perpétuation de sa vie, la mort est le départ de sa perpétuation, sa perpétuation est matérialisée par l’ensemble des œuvres de sa vie. La qualité de la perpétuation est meilleure parce que l’œuvre laissée est pure, elle ne se détériore pas par comparaison aux fils qui se déforme au fil des générations.
Le père veut que l’enfant lui ressemble physiquement et mentalement mais la nature est dans la déformation, elle veut rebattre les cartes du destin, Dieu est un joueur de dé mais l’homme ne l’est pas, tout l’art et la science de l’homme est de déjouer le hasard, en ceci la volonté de l’homme est de s’opposer à la nature. L’écrivain est le représentant idéal de cette opposition contre le gouvernement despotique de la fortune. Alors pourquoi faire un fils, si c’est pour le tuer, n’est-ce pas perdre son temps ? Non parce que il faut créer le mythe et le geste symbolique, c’est une nécessité de le vivre par un processus rituel afin d’établir et concrétiser sa perpétuation métaphysique.
Transférer dans un être biologique c’est le détériorer, transférer par l’écrit ou une chose non biologique est immuable, c’est traverser le temps sans que l’objet transféré change. Cette forme de perpétuation est plus authentique car il garde intacte depuis l’origine du transfert. Ainsi ce n’est pas qu’une ambition du vivant mais assurer sa mort un prolongement du vivant.
La démocratie donne à n’importe quel citoyen d’entrer dans l’histoire politique de son pays car l’histoire est écrite par ceux qui possèdent le pouvoir or en démocratie la souveraineté est en chaque citoyen, chaque citoyen a sa part de souveraineté. Peu importe que ce soit une étincelle ou une atome de souveraineté à cause de la division de la souveraineté en millions de parts égales, et même ce fragment de souveraineté est une illusion, l’important est qu’elle a installé en chaque citoyen la souveraineté. Ainsi chacun peut se revendiquer son histoire dans l’histoire. Plus on s’inscrit dans l’histoire plus sa perpétuation est visible.
Camille est son vrai amour qu’il a gâché par son infidélité c’est-à-dire son désir sexuel. Même s’il garde le souvenir d’une photo où elle lui fait une fellation, Camille est un amour platonique par opposition à toutes les autres filles, il y a du romantisme à son évocation, Camille est son Idéal dans sa vie remplie par le Spleen.
« La sérotonine produite par l’intermédiaire du Captorix inhibe la synthèse de la testostérone… », cela veut dire que la Sérotonine annule le désir sexuel, mais pas le désir amoureux puisque il est toujours amoureux de Camille et souhaite supprimer le désir sexuel, il part à Paris pour demander au docteur Azote d’augmenter sa dose à 20 mg pour éviter de commettre la même erreur en trompant Camille pour satisfaire un désir sexuel.
J’ai bien aimé toute la partie où Florent-Claude demande à Aymeric de l’apprendre à tirer aux armes à feu, c’est bien décrit, pas de fioriture, je n’ai pas perdu le fil notamment la description technique d’un tir « ce qu’il faut savoir c’est que la trajectoire de la balle n’est jamais rectiligne, elle est forcément parabolique…qu’il est normal que les concurrents s’habituent à viser un peu au-dessus du centre pour tenir compte de la déviation parabolique », Aymeric lui conseil pour le tir sportif une Steyr Mannlicher qu’il utilisera plus tard sur le fils de Camille. Pour la défensive « Le Smith & Wesson ce fut vite vu, ces engins sont d’une simplicité d’utilisation déconcertante », il me semble que dans 1Q84 de Haruki Murakami le personnage principal Aomamé a une arme défensive de la même marque dont Murakami a fait une longue description et qu’à la fin Aomamé l’utilise pour se tuer qui est la seule façon de se libérer, c’est une même interprétation de la mort que dans le film « Fight Club » de David Fincher.
Apparemment dès son premier tir il touche le trait de O, Aymeric lui félicite pour un premier coup très réussi, par la suite avec ses entraînements il confirme ses talents de tireur, puis il n’arrive pas à tirer sur une cible vivante, c’est quand même quelqu’un qui exècre la société et l’humanité en général mais il est incapable de tuer j’irai même plus loin de faire mal à un animal, à n’importe quel être vivant où il est tout à fait en droit légalement et légitimement de tuer car il est au sommet de la chaîne animale. C’est quelqu’un qui hait le monde mais incapable de tuer, c’est le contraire d’Hitler, il est presque acculé à se donner la mort pour s’en sortir, s’il ne se donnait pas la mort il se consumera à petit feu jusqu’à ce que la mort vienne à lui.
C’est quelqu’un qui souffre psychologiquement, il dit qu’il ne veut pas voir de psychologue mais Sérotonine (sérotonine est la molécule contenue dans le Captorix prescrit par le docteur Azote) pourrait bien être le substitut matériel d’un psychologue puisque le psychologue et Sérotonine sont tous les deux des remèdes pour guérir la dépression et plus généralement les maux de l’âme. Il ne croit pas en la psychothérapie, il les considère comme des charlatans, la raison est qu’il ne croit plus à l’humanisme, tout ce qui est humain or le psychologue est une figure humaine, donc demander à un psychologue de guérir une dépression c’est comme demander à un malade de guérir un autre malade.
Son bilan sanguin est une scène burlesque, son médecin lui annonce son taux de cortisol très élevé, ce qui veut dire « vous êtes tout simplement entrain de mourir de chagrin », pour le sauver il recommande de diminuer le Captorix (retour à 10 mg pendant 2 semaines ensuite arrêt complet) et lui prescrit des prostitués « Samantha, Tim et Alice ; chaque prénom était suivi d’un numéro de portable ». On dirait que Houellebecq a plagié volontairement ou involontairement le scénario d’un film porno japonais.
Il souhaite terminer sa vie par l’exposition des photographies de sa vie dans son appartement comme un mur Facebook, cette fin rappelle la fin de son roman « La carte et le territoire » où il essaie de faire une œuvre artistique en photo pour résumer sa vie. Dans la vrai vie Houellebecq est un grand amateur de photographie.
Le nom du roman Soumission est la traduction de la religion « Islam » qui signifie « soumission », soumission à l’ordre religieux or la France est un état laïc depuis la loi de 1905. C’est une traduction et définition simpliste et réductrice à prendre avec du recule car la sémantique est dominée par l’interprétation. Il y a un développement chez des intellectuels français mais aussi le reste du monde occidental une théorie, une idéologie, une doctrine, notamment l’auteur de l’extrême-droite française Renaud Camus qu’il appel « Le grand remplacement » une projection futuriste à partir des donnés actuels en déduit par extrapolation que le monde occidental disparaîtrait et serait remplacé par l’Islam. D’où une peur actuelle sur chaque signe de pénétration de l’Islam dans la sphère politique française, il y a déjà quelques élus locaux, des représentants d’associations, des représentants dans la société civile, leur force politique est actuellement très minime, c’est la raison pour laquelle les intellectuels modérés appellent à la lucidité car c’est une crainte infondée, les projections futures sont abusives, et une instrumentalisation de la peur pour durcir la loi pas seulement contre les islamistes fautifs mais l’ensemble des musulmans qui eux sont bien intégrés et modérés dans la majorité.
La fin du roman est comparable à Soumission dans la perte de pulsion sexuel du narrateur, ses pulsions sexuelles sont déclenchées par la vue des jeunes filles aux tenus très sexy, dans Soumission les jeunes filles sont contraintes de porter des vêtements pour cacher la chair à cause de l’influence de la loi islamique, dans Sérotonine c’est le médicament qui agit sur le narrateur pour supprimer ses pulsions sexuels, c’est un dilemme parce que en se libérant de son esclavage sexuel, il perd en même temps une raison à son existence.
A la fin il pense au suicide, planifie dans son cerveau la logique du chute, mais le roman se termine sans qu’il passe à l’acte. En vérité c’est quelqu’un qui passe sa vie à morfondre contre la société, le désespoir, les désillusions, les déchéances, les dépressions mais ne franchira jamais la ligne qu’un Yukyo Mishima a franchi. Je ne dirais pas que c’est de la lâcheté que de ne pas se donner la mort alors qu’il passe sa vie à le vouloir, Florent-Claude le manifeste dès le début du roman en ramenant Yuzu de l’aéroport, il faillit avoir un accident dans la voiture « Je n’allais pas bien du tout, en réalité ; je venais d’échouer dans ma seconde tentative de libération ». C’est quelqu’un qui est en dehors de la normalité dans la mesure où la dépression ne le tue pas mais le fait vivre et exister, il y a biensur un parallèle avec l’auteur à travers Florent-Claude, la dépression a aboutit par l’écriture, donc pour Houellebecq sans ces névroses il n’y aurait pas de contenus pour ses romans, sans ces dépressions il aurait réellement fini par mourir, parce qu’elles alimentent son existence, sans ces dépressions son écriture meurt, il mourra seulement si son écriture meurt, et finalement sa personne ne pourrait mourir que dans la normalité.
Chez Houellebecq il faut distinguer la volonté de mourir et mourir, c’est deux monde différents. il y a peu de chance que Houellebecq se donne la mort et plus de chance qu’il meurt de vieillesse, d’un accident, d’une maladie, le fait de fumer et boire beaucoup n’est pas une forme de suicide, ce serait même des formes de jouissance, ce serait paradoxalement une mort par jouissance si sa vie venait un jour à être écourter.
Dans tous ses romans le personnage principal pense à mourir mais ne meurt jamais, c’est l’éternel développement de la médiation d’Hamelet « Etre ou ne pas être », ce n’est pas une tragédie mais un demi drame car il y a absence de mort alors que dans Shakespeare un personnage tiers donne la mort à Hamelet.