Le court-métrage de Kévin Meffre veut faire débat et amener à la critique.
L’avertissement avant le film pour dire que malgré des concordances avec la réalité ceci est un conte tiré de l’imagination. Mais en général les films qui annoncent ce genre d’avertissement reflètent beaucoup plus la réalité que les films qui ne le font pas. Comme la scène où Nathan se regarde dans la glace, ton court-métrage se veut un miroir de la société.
Il est dans un parti pris en montrant toute la perversité et sadisme du comportement du producteur manipulant son sexe à travers le pantalon ; l’angle, le cadrage, la musique font que le spectateur subit, voit et sent toute l’angoisse de la victime. C’est une mise en scène qui interpelle et appelle à un jugement sévère des spectateurs contre le producteur.
Le film traite du sujet très actuel déclenché par l’affaire Weinstein. C’est l’abus des hommes de pouvoir dans le septième art, plus précisément les producteurs et réalisateurs. Le modus operandi est un chantage entre ce que peut offrir la position du dominant à l’objet du demandeur toujours dans une position inférieure en échange d’une faveur sexuelle. D’une violence symbolique de départ car son processus opérationnel s’effectue par un art de dissimulation supérieur puis se dévoile in fine jusqu’à l’acte consommé. Le dominant a l’art de faire consentir l’inconsentenable. L’affaire Adèle Haenel abusée sexuellement par un réalisateur alors qu’elle était actrice mineur, son départ fracassante lors de la cérémonie des César quand Polanski a obtenu celui du meilleur film est une protestation contre son passé de réalisateur ou photographe qui a abusé de son pouvoir. Mais cet abus est plus vaste qui touche les politiques DSK, Geoge Tron, et plus actuellement Benjamen Griveau. Étendu dans le domaine du sport, les scandales sur les abus des coach dans le patinage artistique, le tennis.
Du point de vu psychologique Freud dans « Trois essais sur la théorie sexuelle » nous éclaire un peu : « Quiconque est mentalement anormal d’un point de vue quelconque, social ou éthique, l’est également, en règle générale, dans sa vie sexuelle, d’après mon expérience. Mais nombreux sont ceux qui, anormaux dans leur vie sexuelle, sont, sur tous les autres points, conformes à la moyenne et ont accompli dans leurs personnes le processus du développement culturel humain, dont le point faible reste la sexualité. » La normalité sexuelle est un point faible même chez les élites politiques, artistiques, intellectuelles ou sportifs, l’erreur est de croire qu’ils sont épargnés car ils assimileraient mieux les codes et interdits sociaux que le reste de la population. La dépravation sexuelle chez les hommes de pouvoir est que les obstacles : répugnance, pudeur, morale n’agissent pas de la même façon que les hommes sans pouvoir car ceux qui ont le pouvoir ont une fâcheuse tendance à détourner les obstacles qu’ils rencontrent. Or s’il a réussi à assouvir une pulsion, « Le plaisir ressenti suscite le besoin d’un plaisir supérieur : c’est bien là le problème » alors le pouvoir devient une condition favorable de débridation sexuelle. Dans la société, la perversion n’est pas une exception mais la norme : « la disposition aux perversions n’est pas une particularité rare, mais doit constituer une part de la constitution jugée normal », elle est dans la nature de l’homme : « quelque chose d’inné est bien à l’origine des perversions, mais il s’agit de quelque chose qui est inné chez tous les êtres humains, qui peut osciller en tant que disposition dans son intensité et qui attend son actualisation d’influences provenant de la vie ». Une personne normale est plus ou moins pervers selon les circonstances qui le favorisent ou pas. La normalité serait celui qui serait le moins pervers. Ce n’est pas l’écart à la norme qui est anormale c’est l’excessivité de cet écart qui est une pathologie. Ainsi les politiques qui affichent volontairement la normalité de leur vie privée et familiale ne reflètent pas la réalité.
L’originalité du court-métrage se trouve dans l’abus homosexuelle d’un homme de pouvoir. En Amérique il y a déjà eu le scandale des abus homosexuelles de l’acteur oscarisé dans « American Beauty » Kevin Spacey qui a fondé une école de cinéma à New York dont il a abusé des élèves. Il y a eu aussi la dénonciation de l’acteur principal James Van Der Beek dans la célèbre série des années 2000 « Dawson », cette série a fait connaître deux actrices secondaires Katie Holmes et Michelle Williams mais l’acteur principal est presque tombé dans l’anonymat après un rôle principal au cinéma, c’est peut-être son peu de notoriété présente que sa dénonciation n’a eu que peu d’écho. En France je n’ai pas le souvenir d’un scandale d’abus homosexuel dans le cinéma, mais il doit certainement en avoir.
Il y a une ironie dans le scénario, le court-métrage commence par la fin c’est-à-dire le refus du producteur, puis retour en arrière rendez-vous professionnel sur la présentation du scribe de Nathan au producteur pour convaincre de le produire. Le producteur a consommé les rapports sexuelles pour finalement le refuser. Mais si on sortait du court-métrage, le film a été réalisé puisque le court-métrage porte sur le sujet-même du film c’est-à-dire l’abus de la position du producteur.
Par ces scandales, ces dénonciations et abus, il vient à penser que le monde du cinéma est sans talent véritable ; pas besoin de compétence pour acquérir prestige et gloire puisque le choix des films ou acteurs ou actrices est fondé parmi ceux qui ont accepté de satisfaire le plaisir sexuel de celui qui a le pouvoir de mettre en avant les œuvres cinématographiques nombreuses et concurrentielles.
Je veux dire qu’une star n’est pas choisie pour ses mérites dans l’art du cinéma mais a accepté de sacrifier son corps sur l’autel de sa passion, en un mot le mérite est dans ce sacrifice pas dans le talent. Les gens sont unanimement d’accord pour dire que le point commun des stars de cinéma est d’être beau, il faut un capital de beauté physique pour réussir cette carrière. Peut-être que le vrai mérite ou talent se trouve dans celui qui a réussi en l’absence de ce capital physique.
Perturbant, dérangeant, troublant sont les qualificatifs qu’on retrouve dans la critique des pairs, mais pour aller plus loin je dirais qu’il y a de l’audace mais pas trop car le film est consensuel, si on interrogeait les spectateurs, la majorité serait de votre avis, les spectateurs sont acquis à votre cause et votre cause est acquise par eux. Le jugement des spectateurs est unanime sur le comportement du producteur. Ceux qui ne sont pas acquis à votre cause prennent le risque de sortir du chemin moral. En conséquence le sujet n’est délicat qu’à priori. Dans le traitement d’un sujet contemporain, vous parlez le même langage aux personnes de votre temps, ce même langage fait que les gens vous écoutent mieux, vous caressez les mœurs au sens du poil, celui qui veut vous critiquer dira que vous êtes dans une facilité : le sujet fait concensus. Le fait que vous ayez le soutien d’Agnes b. montre que vous êtes sur la droite ligne du bien général, car Agnes b. comme toutes les grandes marques est construite sur l’éthique marketing de leur image, en vous soutenant vous recevez peut-être une aide financière, matérielle et partiellement de sa notoriété, et Agnes b. gagne une image positive car votre sujet traité est éthique et moral.
La partie sociale commence par les images du début, la caméra derrière le dos de Nathan marchant dans une cité, après avoir traversée une passerelle, la même caméra se retrouve dans le chic quartier de Paris du cinquième arrondissement, il monte une rue dont la vue est dominée par la coupole du Panthéon car le producteur habite dans cette rue. Il y a une volonté de Nathan de changer de statut social, il est prêt à tout pour sortir de la précarité et l’anonymat de la banlieue à la reconnaissance du septième art qui est son passerelle. La coupole du Panthéon est le symbole du monde espèré car ce monument est construit pour montrer la reconnaissance de la patrie à ses hommes illustres, le septième art dans sa partie sérieuse mène les mêmes combats politiques que Rousseau, Voltaire, Hugo ou Zola. D’ailleurs le J’accuse porté par Polanski est sorti du sujet de l’antisémitisme et s’est concentré sur un autre sujet tout aussi politique dont il a fallu plusieurs interventions du ministre pour calmer les esprits.
La banlieue où la caméra suit Nathan n’est pas identifiable, mal connue, les tours debouts sont tristes, mornes, semblables, alors qu’à Paris la rue où il marche est « Rue des Carmes » c’est connue, reconnue et identifiable, le quartier Latin, l’architecture lui donne de la personnalité, un contraste avec le plan sur la banlieue.
La fin montre les espérance déchus, les désillusions, les déceptions, dépucelé de sa naïveté il sait à quoi s’en tenir.
Il y a de la complexité dans cette abus, en général les médias traitent le sujet de l’abus d’une manière unilatérale c’est-à-dire le producteur, le réalisateur, la personne qui a du pouvoir abuse de sa position. C’est manichéen. La réalité veut qu’il existe aussi dans le Petit chaperon rouge un coeur de loup ; il y a des jeunes actrices qui jouent de leur charme physique, malgré leur faiblesse de position elles mènent par le bout du nez un réalisateur pour obtenir un rôle, ces intrigueuses enregistrent un ébat sexuel pour l’obtention d’un rôle, le réalisateur ou producteur pour éviter un scandale, l’infidélité auprès de sa famille se résigne. Ces hommes sont passionnément amoureux alors que pour ces filles, l’amour n’est que l’instrument de leur ambition. Brigitte Bardot et Catherine Deneuve révélaient ce qui est un secret de polichinelle que beaucoup d’actrices sont parvenues ainsi.
La scène la plus réussie est quand Nathan ferme les yeux, la caméra, l’écran se confond avec les yeux de Nathan, pour aller plus loin, l’écran devient également les yeux du spectateur, la mise en scène fait participer le spectateur, au lieu d’être assis tranquillement sur un siège, de passif il devient actif, le spectateur entre par ce procédé dans la peau de la victime. Le spectateur reprend son siège quand la caméra revient en entier sur Nathan assis les mains menottées en arrière du dossier de la chaise. Ce procédé est très efficace pour faire participer le spectateur, Polanski dans « Le pianiste » et Mel Gibson dans « Tu ne tueras point » ont utilisé le procédé par la détérioration de l’ouïe : leur personnage principal évolue dans un contexte de guerre, dans les deux films le héros subit une explosion juste à côté, le choc est tel qu’il endommage l’appareil auditif, ainsi au lieu du son normal, les oreilles du héros se confond avec celui du spectateur, on entend le son avec les oreilles endommagées, un son tordu, brouillé, bourdonné, des effets larsens. Tout redevient normal quelques secondes après, le spectateur reprend sa place.
La fin du premier rendez-vous est bien mis en valeur, vous avez bien montré son sentiment de destabilisation à la sortie de l’appartement, il se retrouve seul sur l’escalier, en même temps une personne monte l’escalier et l’aperçoit, ce témoin montre d’avantage son trouble que s’il était seul, et la réaction du témoin amplifie l’effet déstabilisant sur le spectateur, ce témoin est l’échantillon réduit du spectateur, il est le représentant du spectateur sur la scène du drame, le spectateur est inconscient que le témoin est le miroir de lui-même. On retrouve souvent ce témoin dans les films d’action : en plein milieu d’une bagarre le héros ou le méchant ou tous les deux sont projetés dans l’appartement d’une personne regardant tranquillement la télé sur un fauteuil et sa réaction est la même que celle du spectateur. C’est une sorte de cameo du spectateur.
Au dernier rendez-vous, la colère de Nathan est dirigée contre le refus de produire le film et non pas l’abus sexuel, pour faire la comparaison avec l’affaire du producteur Weinstein ; les actrices devenues stars d’Hollywood ont biensur obtenues les rôles et l’accusent que des années plus tard c’est-à-dire lorsqu’elles ont acquis une position aussi importante que le puissant producteur Weinstein. L’abus sexuel est une fin pour le producteur mais un moyen pour Nathan car dans le dialogue de fin il ne s’offusque pas des relations qu’ils ont eu. L’attirance sexuelle que le producteur porte sur Nathan, Nathan le tire comme une opportunité à son projet. Nathan n’est plus la même personne troublée par le chantage du premier rendez-vous, l’évolution de leur rapport fait que Nathan utilise la légèreté du producteur pour faire passer son film, d’après les dialogues il s’est déjà offert à lui. Mais le producteur une fois qu’il a assouvie sa concupiscence refuse de le produire, il s’est installé entre eux un jeu de dupe dont le producteur a tiré l’avantage sur la jeunesse et l’inexpérience de Nathan. Nietzsche disait « Dans la vie, il n’y a pas d’erreur mais que des leçons », c’est une leçon de vie bien amère pour Nathan.