De Marco BELLOCCHIO
L’Etat contre la mafia Cosa Nostra, la victoire de l’Etat est en grande partie dû au charismatique juge d’instruction Giovanni Falcon. D’allure incorruptible, barbe fournie, visage austère, regard déterminé, le front large et dégarni, le pas lent et solide, conscient d’une mort possible et latente qu’il liste de mille et une manière différentes. La puissance de la Cosa Nostra est tel qu’elle est devenue un état à l’intérieur de l’état. Il est impossible pour l’état de mener une guerre ouverte. Personne n’accepterait une guerre civile aussi minime soit-elle avec les dégâts matériels, psychologiques et humains. Cette organisation fonctionne comme un parti politique où il est souvent confronté à des querelles intestines entre ses chefs. La direction est assurée par une commission composée des chefs de chaque territoire dont ils sont actifs, à sa tête le président de commission. C’est un gouvernement collégiale calqué sur le modèle étatique qui lui confère longévité et prospérité.
Cette mafia sicilienne est un modèle de réussite pour toutes les mafias du monde et sa fondation repose sur la valeur de la parole, elle est plus importante que l’écrit car l’écriture est compromettante de son caractère officieuse. Mais le grand défaut en l’absence d’écriture et d’institutionalisation des statuts est génératrice de conflits et partialités. Les légistes de l’organisation ont essayé de palier le défaut en donnant la valeur de la parole au même niveau que l’écrit. Il y a eu à sa maturité un processus de sacralisation de la parole, rites, usages, coutumes, des pratiques qui lui inculquent un caractère quasi-religieux. C’est pourquoi la punition est extrême, manquée à sa parole est un crime punit de mort. Les personnes intérieures ou tiers qui le profanent finissent comme au temps de l’inquisition. Ce qui est normal pour un membre mais pour une personne extérieur à l’organisation, il est choquant de punir de mort pour un simple manquement à la parole, c’est qu’il y a un écart sidéral entre la valeur de la parole pour une personne membre de Cosa Nostra et un non-membre. Pour le point de vue d’une personne ordinaire, l’importance de la parole de Cosa Nostra est surévaluée. Par contre, le point de vue de la Cosa Nostra sur le monde ordinaire n’est pas dévalué. Le membre de la Cosa Nostra est conscient de l’écart, il vit et jongle entre deux mondes.
Si on y réfléchit, l’écrit-même ne résout pas tous les conflits, dans l’élection du chef de l’UMP, Fillon et Copé se proclame chacun élu alors que le code électoral interne dit qu’il ne peut avoir qu’un seul élu. Mais en général les règles écrites sont plus stables que l’orales. Je crois que l’important n’est pas dans l’oral ou l’écrit, c’est le crédit que confère le plus grand nombre des hommes sur une chose donnée. Dans ce cas là, si la confiance est installée, la valeur de l’oral peut même surpasser l’écrit.
Le juge a pris l’opportunité de la guerre interne dans Cosa Nostra en renforçant la division, comme un bon adversaire politique cela a permis de briser leur code d’honneur que cette communauté s’est promise même en cas de guerre entre eux. Plus la confiance, la loyauté, la fidélité est solide plus l’organisation peut prospérer. Ce sont des mafieux mais plus une mafia devient organisée dans son agrandissement plus un code d’honneur s’installe, par exemple le fait notamment de ne pas toucher aux enfants d’un âge précis, des vieux très âgés, des personnes ayant une maladie mortelle, un couple qui n’a pas encore d’enfant… ceux-ci installent une sorte d’éthique mafieuse, une sorte de déontologie pour prévenir son déclin. Le crédit entre eux est aussi important qu’une banque. Il s’agit pour le juge de briser ce serment d’honneur. La création de tout un protocole de garantie pour assurer Thomaso Buscetti l’un des chefs de la Cosa Nostra et sa famille afin de le contraindre en douce à trahir les siens, Thomaso Buscetti en parlant devient tout de suite le traître dans Cosa Nostra, plus il parle plus il révèle qu’il n’est pas le seul traître mais qu’il y a une multitude qui ont agit en traître, leurs actions sont déshonorantes mais jamais révélées jusqu’ici, ses dirigeants sont indignes. Par ses révélations la Cosa Nostra est en fait un royaume sans honneur. Une fois que l’honneur n’existe plus, cette organisation monarchique part en éclat. Plus d’union, plus de pacte, plus de convention, donc plus de communauté. Par le témoignage de Thomaso, il y a des traîtres au sein des dirigeants, et la suspicion des traîtres est contagieuse, de là plus de respect des chefs, parler pour balancer quelqu’un n’est plus une traîtrise mais chose banale car le nombre de personnes qui se mettent à parler normalise l’interdit de la traîtrise. C’est la libération de la parole enchaînée par l’honneur. Pour que cela marche il faut un dirigeant comme Thomaso qui connaît des secrets, une fois qu’il a parlé, sa parole se diffuse à la base, alors c’est un modèle qui s’écroule.
Thomaso est un personnage intelligent qui aime le pouvoir, l’argent, la famille et les femmes, solide dans la torture, homme d’honneur qui aime toutes les jouissances de la vie et n’a pas peur de la mort. Son suicide raté lors de son extradition de Rio De Janeiro à Rome que l’avocat le rappel, il en tire de la honte à toujours être en vie. Dans les révélations de Thomaso, il y a un homme politique corrompu, mais l’homme politique italien en bon Machiavel excelle dans l’art de la rouerie pour retourner l’accusation de Thomaso, Thomaso est discrédité par la défense de l’homme politique. Je crois qu’il est possible de mettre en doute Thomaso mais pas ses paroles, en temps normal, la personne et sa parole est confondue mais il y a un temps d’exception qu’il est nécessaire de faire une distinction. C’est le grand paradoxe du crédit de cette homme car c’est en devenant traître qu’il peut apporter la vérité dans le tribunal. C’est en trompant les siens qu’il peut apporter la vérité au tribunal. Il y a une fracture entre le Thomaso avant le procès et celui pendant le procès. Ça pourrait être irrationnel mais la réalité veut que c’est par son discrédit de son passé qu’il apporte tout son crédit, qu’il est crédible à ce procès. A ce procès il a mis sa vie en garantie sur la crédibilité de sa parole, il est aussi difficile de douter de sa parole que la volonté de vivre.
Thomaso a trahi en balançant la Cosa Nostra mais la fin révèle un homme d’honneur qui a patienté des décennies pour accomplir son assassinat selon les règles d’honneur de la Cosa Nostra c’est-à-dire que sa victime n’est plus à proximité de son fils. Thomaso ne peut pas tuer un père à la vue de son fils, c’est une règle qui évite une double cruauté, cette règle est atténuante, comme pour dire que même pour l’assassin il y a une éthique, la déontologie du tueur. Cette contrainte d’ « humanité » qu’il s’impose fait qu’il n’est pas dans la barbarie pure. Grace à cette règle, il y a en lui une part de « civilité ». Il garde un pied dans la réalité tandis que l’autre pied a franchi la porte de l’enfer. Intelligent, il est entré dans Cosa Nostra sans doute contraint par la nécessité, il est resté plus par l’existence de l’honneur que les jouissance d’une vie luxueuse car il sait que la mort peut le frapper à tout instant.
Pour briser l’organisation il y a eu deux stratégies, d’abord la torture d’une manière indirecte. Au moment de l’arrestation, comme Thomaso se trouvait sur le sol brésilien, la loi est peu regardante sur la pratique de la torture, ce sont les autorités italiennes qui commanditent en sous-main les services secrets de son homologue brésilien pour le faire parler par la torture. Manière de contourner l’interdiction de la torture sur son propre territoire. Cette manière de faire de l’état italien est semblable à une pratique mafieuse. Il faut ajouter avec la scène où il voit sa femme prête à tomber depuis l’hélicoptère tenue uniquement par les bras et les cheveux, la torture physique est complétée par la torture affective. Au final cette stratégie est inefficace, silence impassible car il est trop résistant. Habitué à la violence et la mort, cette méthode ne peut pas l’ébranler. C’est la raison pour laquelle on le transfert à Rome pour appliquer une méthode totalement inverse du Brésil. Dans une sorte de château, il est traité « royalement » sous la direction du procureur et du juge d’instruction. Même sa femme et ses filles sont misent hors de danger sur le sol américain assurées du confort, sécurité et liberté. Pour une personne habitué au confort, c’est ce même confort qui a réussi à le corrompre. Les sociétés occidentales ont abandonné la torture non pas contre le caractère barbare de cette pratique mais parce que la méthode douce donne plus de résultat. Cela veut dire que si la torture obtenait plus de résultat, celle-ci serait reappliquée, tel est l’exemple de Guantanamo.
Thomaso dit qu’il connaît l’Italie car il a séjourné dans toutes ses prisons, la punition de l’état par des peines de prison n’a que peu d’effet sur lui, il conserve les jouissances de la vie comme la scène où tout le monde s’en va pour le laisser seul prendre plaisir avec une prostitué à l’infirmerie, il est comme chez lui dans son intimité. En même temps ses affaires extérieures continuent de prospérer. La peine de mort serait inefficace car il sera remplacé par un autre membre de la commission, c’est comme la tête de l’hydre qui renaît. La seule solution est de faire écrouler le système centré sur l’honneur, son poison est la trahison.