Joker : héraut de la révolution

Le jour du départ à l’aéroport Orly, c’était encore le Coronavirus mais l’aéroport était comme d’habitude à part qu’il n’y avait pas de touriste chinois. A l’enregistrement, une partie des démarches était informatisée. Au moment de passer mon bagage de soute, l’hôtesse m’informe que j’ai mal fais une manipe d’enregistrement, elle appelle une copine pour modifier. Il se trouvait que dans la modification j’ai été surclassé. Me voilà dans le business intermédiaire, l’espace n’a jamais autant de prix que dans un avion, le personnel de l’air met des soins encore plus attentionné, le repas est meilleur, le service de table est supérieur, en plus des boissons communs il y a du vin rouge, champagne, cognac, on vous souhaite « bonne dégustation » au lieu du « bonne appétit », ces deux mots élèvent la qualité du plat et tout l’accompagnement. Pour la première fois je me suis senti léger comme une plume et le temps avançait sans que je m’en aperçoive.

En regardant la liste des films, il y avait Joker que j’avais voulu voir au cinéma alors c’est tout comme.

Le film de super-héros s’est incrusté dans le film social, d’auteur, intimiste, qui aurait légitimement sa place au festival de Cannes au côté de Ken Loach et les frères Dardenne. Aucun effets spéciaux, aucun super pouvoir, pas pour les enfants notamment pour trois scènes trop violentes : les trois meurtres dans le métro des trois trader harcelant une femme, meurtre de son collègue dans son appartement, et meurtre de l’animateur en plein show télévisé.

La page Wikipedia anglaise qualifie le film de thriller psychologique mais c’est l’environnement sociale y compris la cellule familiale d’Arthur Fleck qui a modelé sa psychologie. C’est le social qui est la cause de sa mutation psychologique.

Son enfance est abusée par une mère instable psychologiquement, à l’âge adulte des jobs précaires où il subit sans cesse l’injustice. La donation de l’arme à feu par un collègue de travail dans le but de le protéger mais qui se révèle une dénonciation le fait licencier, durant son boulot la violence urbaine, des jeunes lui vole sa pancarte publicitaire gratuitement pour se divertir et il se fait tabasser en voulant le reprendre. L’assistante sociale qui fait également pôle emploi ne fait que de répéter des choses sans intérêt sur sa personnalité, sa vie sociale, son travail pour mesurer son niveau d’insertion.

Sa relation de concubinage avec sa voisine est surréaliste : après la connaissance, une relation intime se noue très vite, montrée d’une manière tellement vraie qu’au moment de révéler la fausseté on se rend compte que ce n’est qu’une relation rêvée, un rêve de confort qui s’est solidement installé dans son for intérieur, la volonté de sa foi s’est confondue avec la réalité, c’est une gifle surréaliste.

Un personnage d’origine bon, naïf, faible psychologiquement et physiquement, inoffensif, qui fait tout pour s’insérer mais est sans cesse rejeté par la violence sociale qui à chaque fois monte d’un cran au dessus.

L’élection d’un nouveau maire libéral et autoritaire est comme la goutte qui fait déborder le vase de sa misère sociale et du reste de la population qu’il incarne comme un symbole. La politique de coupe budgétaire dans les aides sociales le touche directement puisqu’il ne reçois plus d’aide financière pour ses médicaments, ainsi que le soutien de l’assistante sociale. C’est la somme de ses misères qui le fait basculer inévitablement dans le crime, le mal, de là naît le personnage de Joker. De sorte il est la création de la société et de la politique. Ce Joker est rousseauïste contrairement aux précédents hobbesiens.

Le matricide pourrait être injustifiable mais beaucoup de raisons le poussent, d’abord la tromperie, le mensonge inqualifiable de la mère sur le fait qu’il est le fils illégitime de Thomas Wayne milliardaire élu fraîchement maire de la ville. Mais Arthur n’est même pas son propre fils, c’est d’autant plus insupportable que c’est lui qui prend soin de sa vie depuis qu’elle est devenue dépendante. Elle a abusé de lui lors de son enfance dont il a perdu la mémoire, une blessure infantile qui l’a particulièrement affectée (début de ses troubles psychologiques puisqu’un malade mental oublie volontairement son passé, une autoguérison du traumatisme par un travail actif de l’amnésie : une résilience artificielle). Ce n’est pas vraiment un matricide puisqu’il a été adopté, donc un homicide ordinaire. Ce crime est symbolique pour tirer définitivement un trait sur son passé pour devenir un autre, se refaire une vie. En devenant le Joker il est devenu fou au sens d’effacer activement, volontairement son passé de sa mémoire. Cette mère adoptive est passionnément amoureuse de Thomas Wayne alors que c’est tout ce qu’il hait.

Si on interprétait le meurtre de sa mère d’après le complexe d’Oedipe, il tue sa mère non pas pour prendre la place du père puisqu’il n’y en a pas ici, la présence de sa mère est un obstacle à sa personnalité, à lui-même.

On ne sait pas si la révélation du fils illégitime par la mère est sincère, ainsi elle aime tellement Wayne qu’elle a perdu la raison, donc cette histoire inventée par elle-même est devenue vrai à force d’y croire. Ce qui est en réalité un mensonge est sans doute pour la mère une vérité. La vérité, le bien et le mal sont tout au long du film des notions relatives.

Son personnage est construit dans une sorte de révolte sociale, son histoire à lui est son métier de clown, faire rire les gens est sa passion, une obsession, il tient tellement à cœur son métier que ça a développé chez lui une maladie psychologique du rire. Ne réussissant pas à faire rire les autres, ridicule et risible, il ne peut pas s’empêcher de rire de lui-même, de sa condition, de la condition humaine (de la comédie humaine, de la divine comédie). Cette maladie mentale est un héritage éducatif transmise par sa mère adoptive, une sorte de reproduction sociale, déterminisme et fatalité.

En voulant relever la tête contre les injustices sociales, contre l’inhumanité dans laquelle la société l’a mise, pour sauver sa dignité et son humanité, il est devenu le Joker. Le joker n’est pas le méchant qu’on veut nous faire croire mais un justicier social, une sorte de Che de la révolution représentant les laisser pour compte de la société, c’est ainsi qu’il fait buzz dans l’opinion, les laisser pour compte l’ont choisit comme leur représentants légitime. Les médias le montrent comme un meurtrier d’un fait divers dans le métro mais l’opinion est divisée, une partie le considère comme un criminel et l’autre en héros. C’est lui qui a oser le déclic en commettant un acte hors-la-loi que personne n’aurait fait. En sortant de l’interdit de la loi, il accomplit une justice que la justice officielle ne porte plus que le nom. Dans la dernière scène il est délivré d’une voiture de police et porté en trophée par des sortes de manifestants organisés en milices (comparable aux black block, ou les rats noirs des GUD). Il est un modèle de hors-la-loi pour les autres qui l’imitent, c’est par lui que la révolte prend écho. Héros malgré lui d’une société corrompue.

Dans la scène où Arthur Fleck vient dans le manoir des Wayne pour dire qu’il est le fils biologique, il rencontre le jeune Bruce Wayne. Le portail fermé est la barrière qui sépare les misérables et les aristocrates, leur monde est séparé par un mur de fer où Arthur Fleck comme tout miséreux se prend à rêver qu’il est le frère, plus généralement un paire du monde de Bruce, il le divertit pour partager un lien de fraternité, mais il est rejeté par le gardien du mur représenté par le majordome Alfred, repoussant sa tentative d’intrusion et le menace d’appeler la police. Cette scène pourrait se résumer par une citation de Céline « Le prolétaire est un bourgeois qui n’a pas réussi ».

Si Joker réussit à semer l’émeute dans la démocratie de Gotham City, celle-ci un indicateur d’une démocratie corrompue, sur son déclin, et la recherche d’un remède intérieur par des réformes politiques a échoué ou plus possible. C’est la guerre civile.

Joker est un justicier des pauvres alors que Batman est un justicier conservateur, Batman combat pour conserver le statu quo alors que Joker veut une destruction pour installer une justice sociale et égalitaire. Politiquement Batman est un républicain super-héros qui défend les idées de droite et Joker est un communiste. Dans la république romaine Joker est un tribun, Batman est un patricien. Certes on voit Joker tuer des innocents mais la mise à l’écart des masses d’individus dans une mort latente de la misère sociale n’est pas si différent. C’est le prix à payer dans la construction d’un monde idéal, comme dans la construction d’une république il n’est pas rare de voir une masse d’individus sacrifiés sur l’autel de la révolution.

Joker n’est pas un méchant mais un héros communiste, c’est un super-héros dont son pouvoir est de porter la révolution. Il a une force et puissance politique au dessus du commun des mortels. Il est né pour faire la révolution mais une fois la révolution installée, sans alternative politique stable, c’est le régime de la terreur sans transition paisible. Il n’a pas les compétences, la capacité, l’intelligence, le sens de la justice pour apporter la paix.

Il y a la même « volonté politique » chez Thanos le méchant des Avengers de Marvel. C’est également la recherche d’un monde meilleur sans passer par la démocratie car son projet, même si c’est pour le bien de l’humanité ne peut pas être soumis au vote démocratique car il serait de facto refusé. C’est son radicalisme despotique qui est inacceptable, car le despotisme éclairé antidémocratique. En démocratie il est impossible de faire le bien sans passer par l’étape de persuasion de l’opinion. Ceci conduit à des situations tout à fait paradoxales puisque l’inverse est tout à fait possible ; si vous arriviez à convaincre l’opinion même le mal est possible : Hitler a été élu démocratiquement.

La différence majeure entre ce héros-là et le lanceur d’alerte parfois aussi considéré comme un héros tel le cas Snowden, Assange, c’est qu’il ne reste pas à alerter l’opinion dans l’abus de l’état ou d’une puissance privée mais il va plus loin en faisant justice. Cette justice individuelle est concurrente à la justice établie, il est donc difficile que la justice établit suive le même chemin que la justice individuelle naissante car c’est reconnaître son absence ou sa défaillance, donc elle la met en danger. Il est difficile que la justice individuelle et la justice établie travaillent main dans la main car tout leur fonctionnement, leur système différent l’un de l’autre, ce sont des sœurs ennemies. L’origine du contrat judiciaire est que chaque particulier s’est obligé à confier sa vengeance personnelle à l’Etat. Donc quand un particulier se fait justice, c’est aux yeux de l’Etat la rupture du contrat judiciaire passé entre eux. Joker détruit le contrat quand il accomplit ses vengeances contre ceux qui lui ont fait du mal. La scène du meurtre de son collègue de travail dans son appartement montre bien que son geste est motivé car il laisse partir son collègue nain qui ne lui a rien fait. Le problème est que la justice de la vengeance particulière est toujours disproportionnée par rapport à la justice institutionnelle où il y a une réflexion pour arrêter le cercle vicieux que la vengeance personnelle accomplie dans un état passionnel.

Pourquoi un clown ? Parce que la justice est une farce, le clown qu’il incarne rit de la justice, il a passé sa vie à faire le bien et tente toujours de bien faire, or au lieu que la justice la vraie le récompense, elle a toujours été injuste avec lui. En jouant au clown avec elle, il la traite à sa juste valeur. Son rire sarcastique est tout dirigé contre la société. Il n’est plus sur la défensive et passe à l’attaque dans le scandale, la provocation, son rire s’est mue en crudité cynique. Le film V Comme Vendetta a joué le même rôle de justicier particulier puisque la justice dans laquelle où il se trouvait est défaillante, ce film a eu beaucoup de succès et d’impact sur ses spectateurs qui se sont emparés du visage de ce justicier pour le masque de Anonymous parce qu’il y a une identification massive à ce masque symboliquement personnifié. L’expression du visage de anonymous est de la même famille que Joker.

La confiance du particulier en la justice d’état est rompue, de même que le particulier en se faisant justice devient ennemi de la justice d’état. En rompant le contrat judiciaire c’est aussi tout le contrat social qui s’écroule.

Si les institutions politiques et donc celle de la justice est à l’origine créée par un seul homme tel Solon, Zuma, Lycurgue, le déclin de l’ensemble se fera par les membres qui les gèrent. Comme à sa construction, un individu fera plancher l’édifice, s’écrouler et peut-être faire renaître son esprit originel. Voilà le héros de la cité, de la politique, de la République.

Plus la faveur de l’opinion croît plus l’injustice touche une part importante de la population jusqu’à ce que les actes de subversion adhèrent la majorité. Les modérés se joignent au noyau dur et violent.

Il y a un rapport de force totalement disproportionné entre l’injustice du particulier et la puissance d’Etat qui le fait subir, et comme il est impuissant à le combattre le recours au rire est comme une arme ironique à la force répressive de l’Etat.

La scène dans le métro où trois personnes harcelant une femme et viennent l’agresser pourrait être le symbole de l’absence de justice, à l’intérieur d’un état civilisé un état de nature. On verra aussi que les grands abusent les faibles. Spectateur il ne peut pas arrêter son envie frénétique de rire, ses rires croient et débordent de ses mains impuissantes à dissimuler ses zygomatiques, à empêcher sa bouche d’échapper au contrôle, la scène le décrit en délire. C’est la risibilité de la justice, il rit d’elle, de sa carence, de son absence, de son incompétence, de son abus. Son rire est insolent et impertinent. Il se trouve dans une situation de schizophrènie, ce double est le Joker entrain de naître avec douleur, car sa raison représentée par sa volonté de se contrôler faiblit peu à peu pour laisser place à un autre, dominé par l’expression de son visage, le masque, son autre moi : Joker.

La première fois qu’il a tué est non prémédité, engendré par la peur, une légitime défense, la mort est circonstanciée par sa fragilité psychologique. Mais une fois le premier meurtre commis il sait qu’il est sur un point de non retour et il va jusqu’au bout en poursuivant le troisième homme afin de l’abattre par plusieurs coups de feux.

Dans une logique du vrai ce personnage de Joker est tellement réaliste que beaucoup peuvent s’identifier alors que pour Batman c’est un héros rêvé et inexistant dans la réalité. Surprenant que la DC et Hollywood font dans le film social alors que leur production était plutôt commercial. C’est un pari risqué parce qu’il ne toucherait pas les spectateurs venus pour les effets spéciaux, suspense, émotion primaire, le sensationnel, la peur de décevoir le cœur de cible c’est-à-dire le grand public. Ce Joker montre une volonté de diversification dans le genre super-héros. Ce n’est plus le cœur de cible qui est visé mais un public cannois, berlinois, vénitien ou sundançois. Après les échecs du moins critiques des derniers Superman et Batman, ce Joker a la volonté affichée de conquérir d’abord les critiques avec notamment le choix du scénario, du réalisateur et de l’acteur principal. Mais le risque des nombres d’entrées moindre pourrait être compensé car le film goldenglobable et oscarisable. Ce cinéma de divertissement considéré par les critiques sérieuses comme de seconde zone est monté en gamme et acquerrirait respect et prestige. Le genre de super-héros a déjà connu de nombreux ruptures pour échapper aux lassitudes des spectateurs mais ce film là est la vraie rupture car il ne respecte aucun termes du cahier des charges de super-héros, la seule chose distinctive est le nom de Joker. Ce Joker là pourrait très bien être joué au théâtre par une mise en scène classique.